

En découvrant le festival América dédié à la littérature américaine et ayant lieu tous les deux ans à Vincennes, nous passâmes un dimanche d'octobre dynamique pour les neurones et dépaysant pour les mirettes...Ce festival propose en effet un salon où des rencontres sont possibles avec les auteurs, des tables rondes et discussions thématiques, des projections de films et des expositions photographiques. Tout cela pour une somme modique au vu de la bonne organisation et d'une telle diversité d'activités... Oui, oui, vous pouvez relire ce passage, je jette des fleurs à une mairie d'Ile de France, une fois n'est pas coutume ...
Ce fut lors d'une table ronde consacrée à l'Amérique de nos jours que nous avons pu entendre une auteur dont le nom me revenait souvent en mémoire, sans jamais avoir lu un paragraphe de sa plume : Nancy Huston. Je ne peux m'empêcher de saluer sa simplicité et sa pertinence face à une jeune meneuse de débat, fraîchement sortie de ses cours de littérature-sans aucun doute très brillante-mais hélas trop avide de placer moult mots compliqués en "-isme" tant et si bien que la question paraissait rapidement un problème de mathématique insoluble...
Mais Dame Nancy eut recours à des images qui firent mouche pour nous empêcher de faire figuration en siestant pendant le débat, ainsi se demanda t-elle, innocemment, quel avis un enfant pouvait se forger des hommes politiques en voyant Schwarzenneger se comporter dans ses films en Terminator, de même comment l'enfant s'y retrouve dans une culture américaine qui érige la religion en politique, en prônant les valeurs d'amour, et qui se précipite dans la guerre...
Selon ma logique de rencontre non hasardeuse (voir le post sur Alice Ferney) , nous fîmes donc fi de l'état de notre portefeuille pour nous ruer sur son dernier roman, et même le faire dédicacer derechef de sa blanche main ...c'est vous dire combien les paroles de la Dame nous parurent de l'intelligence fraîche dans un désert "d'ismes" et de lieux communs !
"Lignes de failles", donc, fait partie de la fournée de septembre 2006...et se construit, comme "Ronde de nuit", avec une chronologie à rebours. Toutefois, la structure est plus ambitieuse puisque les quatre récits sont pris en charge par un narrateur-enfant qui s'avère être à chaque fois l'ascendant du précédent : en clair, nous commençons le livre avec la voix de Sol, petit garçon américain de nos jours, puis nous poursuivons la seconde partie avec cette fois comme narrateur son père, alors qu'il avait le même âge que Sol et ainsi de suite jusqu'à remonter à l'enfant que fut l'arrière grand-mère de Sol, Erra ou Kristina, une célèbre chanteuse qui fut canadienne d'adoption mais d'enfance allemande pendant la seconde guerre mondiale, allemande, en apparence....
Avec ce quatuor de voix enfantines, c'est comme si les névroses des uns et des autres s'éclairaient par l'histoire de leur enfance respective...Un roman donc que les freudiens ou les adeptes de la psychogénéalogie apprécieraient grandement, mais il va bien sûr au delà puisqu'il fait véritablement oeuvre de littérature par son style, son architecture surprenante et logique et ses parti-prix.
D'autre part, la Grande Histoire éclaire aussi l'histoire de cette famille...J'y ai appris un fait que j'ignorais sur cette période. Mais, surtout, après avoir parcouru les dernières lignes, c'est comme si je reliais logiquement entre elles les destinées et personnalités de chaque personnages. Une fois leurs failles mises en lumières, le lecteur peut démêler les toiles de leurs angoisses, et au cœur de leurs limites, les découvrir bel et bien engagés tous sur la même ligne, eux qui sont de la même lignée...
Et je ne pu que me reporter en pensée au récit initial, et revenir après avoir découvert l'origine du chant d'Erra à la fin de la gamme que constitue le dernier de ses descendants, cet enfant-clé qu'est Sol. Sol, lui qui stigmatise si bien les écueils modernes, ce petit enfant adepte d'Internet qui fait semblant d'être innocent pour préserver sa mère hypra-angoissée, un enfant qui se croit Dieu car il est né américain, nanti et intelligent...
Mais lui qui croit tout savoir d'un clic sur Google, en sait bien moins que le lecteur qui vient de reconstituer l'histoire de sa famille et ne peut que se demander avec crainte si Sol saura dépasser les failles d'antan, ne pas les reproduire ni les fuir, mais pourtant demeurer sur la même ligne tout en avançant...